C’était un 29 février de fièvre et de triomphe…

Connue aujourd’hui pour ses romans, George Sand a beaucoup écrit pour le théâtre et c’est à l’Odéon qu’elle a toujours été le mieux défendue. Elle le disait elle-même « le public de l’Odéon est mon public, avec lui je n’ai jamais eu de désastres » (Correspondance, t. XX, p. 596).
Sa plus grande réussite y fut Le Marquis de Villemer, joué 176 fois en seulement deux saisons, et vrai succès populaire. La première eut lieu le 29 février 1864. Un jour particulier dans l’histoire de l’Odéon.

Plusieurs éléments contribuèrent à faire de cette pièce intimiste, dont la mésalliance et les préjugés de classe sont au centre de l’intrigue, un événement parisien et médiatique. D’abord, le retour de George Sand sur une scène parisienne après une longue absence ; puis, la parution l’année précédente de son roman anticlérical Mademoiselle la Quintinie ; enfin un climat social contestataire.

« Le succès remporté par George Sand à l’Odéon comptera parmi les plus éclatants de l’année [..] Tous les journaux ont raconté l’émotion extérieure, les manifestations dont cette solennité a été l’objet. Dans la crainte d’une cabale réactionnaire, la jeunesse des écoles était arrivée en toute hâte pour acclamer, avant même le lever du rideau, le nom de George Sand. La police, qui s’alarme de la joie comme du mécontentement, et qui a toujours peur de l’enthousiasme, établissait un cordon sanitaire autour de la place de l’Odéon, et refoulait dans les rues adjacentes les étudiants désappointés, qui n’avaient pu prendre d’assaut les couloirs du théâtre.  »
Louis Ulbach, Le Temps, 7 mars 1864

Aspect des abords de l’Odéon, le matin de la représentation du Marquis de Villemer, 29 février 1864 (coll. Théâtre national de l’Odéon)

Francisque Sarcey, dans ses souvenirs de théâtre rédigés quelque trente ans plus tard, rend compte de l’atmosphère qui régnait sur la place et dans la salle le soir de cette mémorable représentation :


F. Sarcey, Quarante ans de théâtre : feuilletons dramatiques. [Volume 4], 1900-1902

Et pourtant ce n’est pas cette foule tumultueuse qui a inspiré Hippolyte Lazerges, un peintre orientaliste et saint-sulpicien très en vogue au Second Empire, mais le rassemblement de toutes les personnalités artistiques de l’époque au sein du foyer de l’Odéon, entourant calmement George Sand et les comédiens. L’étonnante attitude de sérieux des visage peut être due à la présence de l’Empereur, dont le buste posé sur la cheminée semble surveiller l’assemblée.
On reconnaît autour de George Sand : Alexandre Dumas (père et fils), Théophile Gauthier, Victorien Sardou, Nadar, Jules Claretie, Auguste Vacquerie et Paul Meurice (deux dramaturges proches de Victor Hugo, alors en exil), Francisque Sarcey, François Coppée, Théodore de Banville, Émile Augier, Mlle Agar

Le Foyer de l’Odéon le soir de la première du Marquis de Villemer, par Hippolyte Lazerges (coll. privée)