La porte ou la poétique du seuil

Théâtre − peinture

La porte ne bénéficie pas du prestige de « la fenêtre », certes, mais, pourtant elle se charge également des valeurs concrètes, quotidiennes aussi bien que symboliques. La langue les conserve, les artistes les utilisent et les œuvres les cultivent.
La porte reste attachée à l’intime comme lieu protégé aussi bien qu’organisé par le jeu des ouvertures et de fermetures qu’elle exerce. La porte marque les pouvoirs du seuil comme frontière à respecter ou à franchir, elle peut tantôt faciliter l’accès, tantôt l’interdire quand il ne s’agit pas de subvertir un dedans percé par « le trou de la serrure » cher à Labiche et Feydeau.

Jean-Honoré Fragonard - Le baiser volé, vers 1780. Musée de l'Hermitage.

Jean-Honoré Fragonard – Le baiser volé, vers 1780. Musée de l’Hermitage.

Mais la porte peut déboucher sur un monde imaginaire, fantasmé et à la portée du regard. C’est à une telle vocation qu’elle répond lorsque Stéphane Braunschweig intitule son ouvrage publié aux édition Actes Sud « Petites portes, grands paysages », “ petites portes ” qui débouchent sur de “ grands paysages ”… sur l’au-delà de l’intime. »…

Tartuffe de Molière − mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig. Théâtre de l'Odéon, septembre 2008. Photo © Elisabeth Carecchio

Tartuffe de Molière − mise en scène et scénographie
Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon, septembre 2008. Photo © Elisabeth Carecchio

Entre les murs aveugles de la scène, écrit Braunschweig, nous tâtonnons, nous cherchons l’entrée dérobée dans le texte qui sera aussi la sortie dans le monde, la petite porte-fenêtre imaginaire qui nous découvrira le grand paysage lorsque nous nous rapprocherons d’elle… Et quand nous l’avons enfin trouvée la petite porte, nous l’ouvrons en grand, et le paysage s’engouffre dans le théâtre comme un courant d’air ». Le metteur en scène veut fuir la dissolution, la dispersion sans frontières. La scène est un espace architecturé et mental, espace strictement balisé par les portes dont on retrouve la présence dans bon nombre de ses spectacles.

Le Canard sauvage de Henrik Ibsen − mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig. Théâtre de la Colline, janvier 2014

Le Canard sauvage de Henrik Ibsen − mise en scène et scénographie
Stéphane Braunschweig. Théâtre de la Colline, janvier 2014. Photo © Elisabeth Carecchio

Georges Banu a publié aux éditions Arléa La porte, au cœur de l’intime. Découvrir et explorer ce que la porte suscite sur le plan de l’imaginaire à partir de ses fonctions concrètes et de son statut est le but de son livre. Nous sommes entourés de portes. Que disent-elles ? A quoi renvoient-elles ? Les portes ne sont pas muettes, elles parlent. Surtout chez les grands peintres du Nord, anciens et récents, de Vermeer et Pieter de Hooch à Hammershøi et Munch. Un dialogue se noue entre leurs toiles qui nous sont devenues familières et les textes davantage connus d’un Ibsen ou Strindberg.

La porte se révèle dans sa richesse de sens et invite à une réévaluation de sa place dans notre univers symbolique. Elle s’ouvre et se ferme, elle cache et elle révèle, elle appelle l’intervention de l’être et elle le protège, elle est multiple. Porte qui signale la diversité de l’intime dans sa géographie et développe des relations multiples entre le dehors et le dedans. La porte par elle-même aussi bien que par les manipulations dont elle fait l’objet s’impose comme une métaphore concrète du quotidien et de ses appels à l’extérieur, à l’air des « grands paysages » ou des secrets propres aux « dispositifs énigmatiques ». Comme disait Musset elle doit être « ouverte » ou « fermée », mais, aujourd’hui elle intéresse souvent parce qu’ « entrouverte ».

Pieter de Hooch − Femme et enfant à l'office, vers 1658. Rijksmuseum Amsterdam

Pieter de Hooch − Femme et enfant à l’office, vers 1658. Rijksmuseum Amsterdam

jeudi 12 janvier 18h/Salon Roger Blin
Les Inattendus
La porte au cœur de l’intime
Rencontre entre Georges Banu et Stéphane Braunschweig

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