Il y a 73 ans, Tchekhov faisait son entrée à l’Odéon…

La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs, La Cerisaie… Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer le paysage théâtral en France sans les pièces d’Anton Tchekhov tant celles-ci abondent dans les programmations. Cette rentrée 2018-2019 en témoigne puisqu’on joue au Théâtre de l’Odéon, deux versions des Trois Sœurs en deux mois ! Et pourtant, à Paris, Tchekhov n’a pas toujours eu la cote…

Georges Pitoëff est parmi les premiers, si ce n’est le premier, qui a fait entendre Tchekhov dans la langue de Molière « avec des moyens de fortunes, quelques médiocres accessoires, des décors douteux, un aspect de misère [qui] mettait pourtant dans un état de grâce », si l’on en croit Pierre Loewel dans le journal Les Lettres. Pitoëff, metteur en scène prolifique, était membre avec Jouvet, Baty et Dullin du « cartel des quatre », c’est donc l’avant-garde qui a poussé Tchekhov sur les planches francophones. D’abord en Suisse où Pitoëff monte La Demande, Le Chant du cygne et Oncle Vania entre 1916 et 1921, puis à Paris la même année au Théâtre des Arts (actuel Hébertot) où il monte La Mouette une première fois, avant la reprise au Théâtre des Mathurins en 1939.

Combat, 27/12/1944. Coll. Gallica /BnF

Combat, 27/12/1944. Coll. Gallica /BnF

Mais avant la fin des années 50, période où Tchekhov connaît sa première entrée au répertoire de la Comédie-Française, le dramaturge russe ne fait pas l’unanimité. La Cerisaie et L’Ours, joués à l’Odéon en 1944, dans une mise en scène de Paul Abram, en sont un exemple frappant.

Pierre Loewel, toujours dans la parution Les Lettres, reproche à l’Odéon son « trop grand espace » où le « parfum de l’œuvre s’évapore » pour jouer La Cerisaie. Il reproche aussi à L’Ours ses personnes « peu approfondies » mais il y voit une « œuvre qui reste intéressante ». Marc Laroche dans Libération affirme que, même au théâtre, Tchekhov « demeure romancier et descripteur », La Cerisaie ne « manque pas d’intérêt », mais est « une comédie à combustion lente ». Il reproche aussi à l’Odéon d’avoir une scène « trop spacieuse » pour jouer une telle pièce. Pierre Bryssac, dans La Marseillaise, remarque que « La Cerisaie est une pièce presque inconnue en France », le journaliste pense également que le texte est une pièce à lire plus qu’à jouer, car « la pièce ne vit pas : elle donne une impression de lenteur et reste dans une grisaille dont on sent que le texte n’est pas responsable ».

Aujourd’hui, la réception critique et publique de Tchekhov a bien changé, et la nouvelle version des Trois Sœurs à l’Odéon par Simon Stone est l’un des spectacles les plus attendus de l’automne. Espérons pour lui que personne ne trouvera la scène de l’Odéon « trop spacieuse »…

Hadrien Volle
Journaliste spécialisé en spectacle vivant, il écrit notamment pour Sceneweb.fr ou encore Théâtral Magazine.

Cet article a été publié précédemment le 6 novembre 2017 sur
logosceneweb

 

Les Trois Sœurs
d’après Anton Tchekhov
un spectacle de Simon Stone

10 novembre – 22 décembre 2017 / Odéon 6e